Véloce
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Toujours contre le travail

Les salariés, à qui on avait déjà promis une vie d’asservissement heureux en leur faisant craindre la misère, se sont réveillés l’an dernier pour découvrir que c’est finalement la misère asservie qu’on leur impose : toujours plus d’efforts, une rétribution toujours moindre et une dignité introuvable.

La « loi travail » de l’an passé a démontré qu’un conflit social de haute intensité, qui déjà ne menaçait plus l’ordre social, n’est même plus apte à faire échouer une loi, si scélérate soit-elle. Pour le comprendre, peut-être faut-il rappeler que le « mouvement social » dans sa forme, ses rituels, ses incantations, est finalement lui aussi un produit du travail, une variable stratégique sur laquelle patrons et gouvernants spéculent allègrement, en accord avec les centrales syndicales qui leur sont vendues.

Pour parler la belle langue de notre siècle, on se demande combien de continents de plastique, de pics de pollution et de scandales alimentaires il faudra pour établir la nocivité du salariat et la nécessité vitale d’en finir avec le travail aliéné. Bien plus qu’au XIXe siècle, le monde se meurt d’un travail dont l’inutilité matérielle se mesure à un fait : la moitié de la nourriture produite dans le monde finit aux ordures. Censé assurer la survie du travailleur, le travail se contentera de l’anéantissement de l’espèce. Cette « civilisation du travail » est devenue civilisation de la destruction.

Mais même pour le salarié considéré individuellement, et la tendance régressive actuelle en est la conséquence directe autant que la preuve éclatante, c’est un mauvais pari. On connaît depuis 1844 les termes exacts de cette aliénation : plus le travailleur travaille, plus il est dépossédé de sa production ; plus il met ses conditions de subsistance aux mains du capital dont il étend l’empire par son labeur acharné ; plus celui-ci, donc, s’accapare les moyens techniques et naturels ; plus il est en position de force pour renégocier impitoyablement la survie du travailleur ; plus le travailleur va devoir travailler, et ainsi de suite.

On l’a dit, la planète n’est pas mieux lotie ; et à ce propos on pouvait déjà lire il y a cent-cinquante ans dans un best-seller bien informé que « chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. […] La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur. » Les récentes catastrophes, ouragans, inondations et autres, montrent bien que la terre, elle, a commencé à rendre les coups. Malheureusement, la fable du salariat est trop enfouie sous la peau des employés, et la masse que nous sommes a encore des scrupules que les dirigeants ont abandonnés depuis longtemps. Comment expliquer sinon qu’il faille que des travailleurs voient leur quotidien automatisé, concentrationnaire, retransmis à la télévision pour finalement saisir le réel de leur condition et enfin entamer une grève ?

Nous disions l’an passé que le salariat allait s’étendre à toute la vie quotidienne, on voit aujourd’hui ce qu’une telle affirmation peut impliquer : une intensification délirante des conditions de travail menacé par l’automation, la profitabilité permanente de toutes les activités humaines par le biais des données, du réseau, de l’interface, la surveillance généralisée de tous, le durcissement du traitement des marginaux et des récalcitrants. Le monde entier soumis au bon vouloir de quelques centaines d’hommes détenteurs des mastodontes commerciaux, qui contemplent la masse sur laquelle ils ont de fait, droit de vie ou de mort. Certains ont encore l’audace d’y trouver un plaisir masochiste, mais laissons les start-upers à leurs rêves d’enfants esclaves.

C’est le fond de la relation salariale, c’est-à-dire la relation entre l’arbitraire du propriétaire et la servilité de celui qui se vend, qui s’étend chaque jour. Une telle population d’employés universels — qui dort, mange, aime, toujours même sans le savoir pour un patron — n’a d’ailleurs plus de dirigeants, elle n’a, de leurs propres aveux, que des managers : c’est-à-dire en fait des intermédiaires entre elle et ceux qui la possèdent.

Aujourd’hui la clique des managers se croit révolutionnaire, et en un sens elle l’est. Elle piétine toutes les apparences démocratiques et détruit toutes les précautions légales, manifeste clairement, et sur tous les fronts, pour qui elle travaille. Comme le font les managers, elle bureaucratise tout. Le parlement devient une caisse enregistreuse, ce qui restait de droit devient le code informatique de la répression, l’État, une start-up bon marché.

Face à un pouvoir si caricatural, si mal élu, si outrancièrement de classe, la réponse se fait attendre et pour cause. Tant que nous n’aurons pas abandonné l’illusion de pouvoir survivre dans cette société, nous ne pourrons en bâtir une où la vie aurait toute la place qu’elle mérite. C’est-à-dire abattre la civilisation du travail pour une civilisation du jeu, au triple sens du libre développement de liens harmonieux avec la nature, des existences individuelles et collectives, de la production de la culture et du sens de la vie.

— 10.10.2017

Conditions minimales d'un mouvement révolutionnaire

Être le défenseur de la justice, ou le complice du crime, il n'y a pas de milieu.

— Élisée Reclus

I

Il n'y a pas, pour le moment en France, de mouvement révolutionnaire : il y a, certes, des mouvances contestataires dont la révolution est l'objectif avoué, et les cendres d'un conflit social de haute intensité. Mais les manifestations, même les émeutes – de plus en plus nombreuses – ne font pas encore du présent une lutte à la hauteur du seul enjeu envisageable : le renversement de l'économie politique par une force collective, consciente et volontaire, pour l'établissement d'un monde de la libre production solidaire de la vie sous toutes ses formes, entraînant une revitalisation et une émancipation générales.

II

La réalité a finalement contredit ceux qui croyaient notre société inattaquable, comme ceux qui prétendent qu'"il n'y a pas de sujet révolutionnaire". La radicalisation du capitalisme en crise, la fin du compromis de classe du XXe siècle, ont fait émerger un embryon de subjectivité collective l'an dernier, ce qui à notre époque était en soi un exploit. Exploit, que dans un monde si totalement idéologique, l'annonce d'une dureté encore accrue de la négociation de la survie ait mis le feu aux poudres, radicalisé en retour une fraction de la jeunesse et des salariés.

Peu sont ceux qui, ayant participé de près ou de loin à la contestation, peuvent nier que démocratie et capitalisme sont incompatibles, ou prétendent encore ne pas voir que nous sommes, depuis longtemps déjà, dans un régime totalitaire.

III

Quatres formes ont pris le parti de la contestation de l'an dernier, et avec elles des modes d'expression de la crise en cours. Les assemblées Nuit Debout, le cortège de tête et ses ingouvernables, les mouvements de victimes de la police dans les banlieues et quartiers pauvres, et les syndicats du mouvement social traditionnel. Opérant chacun sur un terrain séparé, tous doivent leurs limites et leur isolement à la spécialisation de leur lutte. Tous se rejoignent, malgré la beauté de leurs actions et la justesse de leurs analyses, dans l'impasse du militantisme : la croyance de la suprématie et de l'autonomie du terrain d'indignation qu'ils ont choisi. De là, le fétichisme de la parole sans actes de Nuit Debout, le fétichisme inverse du black bloc, l'étroitesse d'esprit ouvrieriste, y compris des bases syndicales, le légalisme incroyable de ceux dont la chair et le sang sont marqués quotidiennement par la police et les relégations de toutes sortes. De là même, l'ennui et la désertion des AG, la lassitude du marathon des manifs sauvages, la défaite et le découragement des salariés, le retour à l'aliénation religieuse, à la famille, des populations dites immigrées ou fils et filles de.

À l'inverse cependant, une synthèse limitée a produit les plus belles brèches des événements de l'an dernier : "l'apéro chez Valls", la participation des dockers au cortège de tête, le soutien élargi et immédiat aux familles de victimes de la police, jusque dans l'émeute.

IV

Tous les malheurs sont solidaires et aucune spécialité n'en viendra à bout. La possibilité révolutionnaire est toute entière contenue dans l'abandon de la perspective parcellaire de ces mouvements, qui n'est pas leur dissolution ou leur déni, mais la prise en compte du rapport de force sur un terrain à la fois plus fondamental et plus général. La simple addition des composantes du mouvement social, sans articulation et transformation réciproque des uns par les autres ne mènera à rien de suffisamment consistant et unitaire.

Aussi les nuitdeboutistes, comme les mouvements "pour la justice" doivent perdre leurs illusions électorales et légales : on sait depuis longtemps qu'il n'y a pas de loi instaurant la domination de classe, le chantage à la survie et la dépossession ; que la propriété a toujours saisi d'abord et fait écrire les lois ensuite. Qu'au contraire, le droit est une architecture vide, établie justement pour la marge de manoeuvre qu'il laisse au Marché, à l'État, et leur Police. Aucune loi ne proclame la destruction planétaire du vivant, et pourtant, nous y sommes de fait.

Le black bloc et les grévistes doivent mettre de côté leur querelle en miroir du purisme anarchisant – qui "ose" casser des vitrines et se battre avec la police, contre le purisme ouvrieriste – qui est au contact "concret" du salarié. Ce qui implique que les ingouvernables diversifient leurs actions – comme ils ont déjà commencé à le faire – et acceptent de débattre hors du champ des évidences plates de leur seule spontanéité. Aucune lecture, si radicale soit-elle, ne donne de brevet de détention de la vérité.

Les syndicalistes, eux, doivent rompre avec les centrales mais aussi et surtout avec l'attitude défensive qu'elles imposent bureaucratiquement, pour retrouver le terrain de la lutte historique. Terrain volontairement laissé à l'abandon depuis cinquante ans, avec les résultats que l'on connaît. C'est parce que le "réalisme" réformiste ne tient qu'à cela : laisser au capital l'initiative de la production de l'histoire et condamner ceux qui le suivent à subir la transformation du monde selon les intérêts du capital. Depuis que le syndicalisme a renoncé à une position offensive, plus rien n'a été acquis, à peine les régressions avaient elles parfois été limitées jusque là. C'est désormais fini : aucun conservatisme ne menacera un pouvoir en pleine mutation. Il faut lui ôter les moyens de nuire et prendre ceux de faire autrement. La vie est à gagner au delà du salariat, et de son remplacement cybernétique actuel.

V

Pour devenir révolutionnaires, les mouvements militants quels qu'ils soient doivent admettre une perspective large et accepter de voir dans les manifestations d'injustices particulières le fonctionnement d'une totalité. Ceci, le "cortège de tête" en a manifesté dès le départ la conscience la plus ferme. La joie collective d'avoir finalement mis un nom sur le problème du monde lui a justement permis d'ouvrir un espace que beaucoup – gouvernants compris – pensaient condamné : l'espace de la critique en bloc de ce que nous vivons et de la rupture affichée (décisive dans notre société spectaculaire) avec le consensus du capitalisme.

Il s'agit d'élargir cet espace, de le concrétiser dans des lieux par des occupations, de diffuser cette intelligence mais aussi de l'approfondir. En cela, dans le black bloc, les lecteurs comme les rédacteurs du Comité Invisible, sont pris au piège de leur religion de la spontanéité. Ce qu'ils tiennent pour l'aboutissement ultime n'est en fait que le point de départ : prendre conscience de la nécessité d'un changement total ne dispense personne de participer effectivement à l'élaboration de la forme adaptée à ce changement.

Le rôle de la théorie est central, en ce qu'elle nous permet de saisir le monde que nous ne voulons pas, pour pouvoir dire la vie que nous exigeons. Mais les positions de principes ne suffisent pas, puisqu'elles ne se suivent que de la déclinaison du parti-pris initial, sans cesse et systématiquement rejoué, sans aucun égard pour leur terrain d'action. Il faut vite lutter à la hauteur de l'époque.

VI

Personne n'a cru bon pour le moment de définir des ambitions vers lesquelles le mouvement révolutionnaire pourrait tendre. Il nous semble que la vie à conquérir repose, à minima, sur les points suivants :

  • L'abolition de la propriété et de la valeur marchande, sa conversion en possession collective des moyens de produire et de leur destination.
  • La dissolution de l'État et des autres instances du pouvoir pour la relocalisation de la délibération politique par comités et délégués révocables.
  • La redirection de toute l'activité sociale vers la revitalisation de la nature et la transformation de la société comme faisant partie de celle-ci.
  • L'abandon de la liberté virtuelle de la cybernétique au profit de la liberté pratique : la participation généralisée à de multiples redéfinitions du sens de la vie.

VII

Deux points ne sont à aucun cas à sous-estimer dans la période qui est la nôtre. Le premier, c'est la défaveur actuelle du rapport de force : nos contemporains adhèrent encore massivement au monde tel qu'il est, et même si beaucoup ne supportent plus la façon dont il est dirigé, ils ne s'inquiètent pas du tout de la façon dont il est produit, de la manière dont il fait leur existence en retour. Le "renouvellement" du personnel politiques des pays "développés" par une classe plus jeune de néo-cadres, ou plus caricaturale de sous-dictateurs, c'est-à-dire au final une classe plus idéologique, ne témoigne pas d'autre chose.

Le second problème est la chance que pourrait constituer pour le pouvoir une insurrection défaite : l'économie est actuellement en voie de transition et toutes ses catégories – valeur, travail, production – sont revues, transformées par la technologie. Le capital tente de dépasser ses contradictions : il rend ouvertement collectif le travail, en socialisant une propriété maintenue privée par l'information, et soumet peu à peu toute la vie quotidienne à la production de valeur abstraite virtuelle. Dans ce changement pour un marché plus totalitaire encore, qui voit la fusion complète de l'Etat et du Marché en bureaucratie technologique fluide, rien ne vaudrait un fascisme de transition pour assurer l'instauration de la prostitution informationnelle généralisée. Et rien ne vaudrait une insurrection défaite pour produire ce même fascisme. Le faux air de 1848 qu'a notre époque ne doit pas nous inciter à être prudents, mais déterminés et réfléchis.

— 10.07.2017

Tweedledum & Tweedledee

L’époque est aux faux problèmes. L’idéologie n’a pas à mentir sur tous les sujets ; elle doit seulement restreindre le champ des questions, pour qu’il ne reste à choisir qu’entre deux options qui lui sont favorables. Chacun peut ainsi avoir l’illusion de prendre parti, et se passionner pour ces alternatives inoffensives.

Par exemple, il n’y a pas de “problème du chômage”, qu’il faudrait régler par une réduction des salaires (déjà misérables) pour les uns, ou une réduction du temps de travail pour les autres. Le chômage n’est un problème que pour les exploités, parce que le capitalisme lie leur survie au travail salarié. En réalité, il n’y a que le problème du salariat ; celui d’une vie subordonnée à sa vente, d’un effort quotidien effectué dans le seul but d’accroître la richesse d’un autre, la misère de devoir être aux ordres, et les mauvais produits qui résultent d’une si horrible manière de faire. Nous vivons une période si confuse qu’il faut rappeler cette évidence : “créer” des emplois c’est élargir l’exploitation.

De même, quoique d’une façon plus anecdotique, il n’y a pas à choisir entre une fasciste et un banquier. Leur opposition révèle, plus qu’un quelconque choix populaire, les deux seules formes politiques admises par le capitalisme à son déclin. Soit, du côté du laquais de Rotschild, le visage politique de la domination du capital sur la société ; soit, du côté fasciste, la défense barbare du capitalisme qui se donne des airs de révolution.

La contestation illusoire des partis de gauche étant éliminée, il ne reste aux votants qu’à jouer la farce électorale du front antifasciste, qui parodie le procédé qu’employèrent les staliniens et les républicains pour écraser les forces révolutionnaires pendant la Guerre d’Espagne. Il s’agit d’invoquer une unité impossible pour faire face à un ennemi commun. Mobiliser la population contre lui pour éviter d’avoir à justifier, comme le disait Orwell après son voyage en Catalogne, ce pourquoi et pour qui l’on se bat. C’est un mensonge qui masque la véritable ligne de front, et le combat contre-révolutionnaire qui est le véritable objectif de cette manœuvre. Tout comme les staliniens de l’époque étaient plus acharnés à vaincre la révolution qu’à affronter Franco, cette parodie électorale du procédé s’en prend davantage aux abstentionnistes, qu’il faut faire rentrer dans le rang, qu’aux racistes eux-mêmes. C’est que les partisans de l’abstention représentent, par leur désengagement, la possibilité d’une sortie de l’alternative désespérante ; possibilité que l’idéologie s’échine justement à mettre hors de question.

Cependant, le piège prend mieux avec des prétendus communistes ou des républicains de gauche qu’avec un banquier. La ficelle est trop voyante. Beaucoup rechignent donc à se rendre à l’abattoir. Certains éprouvent même un désagréable sentiment d’impuissance. Iront-ils voter ? C’est donner leur bénédiction à l’arrogance de la finance faite homme. N’iront-ils pas ? C’est collaborer. L’élection présidentielle manifeste dès lors aux yeux de tous ce qu’elle a toujours été : un chantage au maintien de l’ordre social. Cette élection présidentielle révèle, même aux moins lucides, qu’il n’y a aucune manière électorale de s’en sortir. Elle exige de poser plus justement le problème.

La situation impose à chacun de voir que le fascisme n’est pas un parti, mais bien, si le capitalisme n’est pas vaincu, notre destin à tous, tant la classe dominante y aura nécessairement recours pour assurer la transition vers une société cybernétique. Que la bureaucratie à venir permettra une rationalisation marchande totale de la vie, que le nazisme a, le premier, appliquée à la mise à mort. Et plus modestement, que l’élection au suffrage universel n’est pas la démocratie ; et que la démocratie est, comme le rappelait le plus célèbre des situationnistes, incompatible avec le salariat.

N’ayez pas peur, devenez révolutionnaires.

— 01.05.2017

La division apparente

Fig 1.
Comment dire la vérité sur le fascisme, dont on se déclare l’adversaire, si l’on ne veut rien dire contre le capitalisme, qui l’engendre ?

Fig 2.
Le fascisme ne peut être combattu que comme la forme la plus éhontée, la plus impudente, la plus oppressive, la plus menteuse du capitalisme.

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— 25.04.2017

L’étalage des marchandises

L’élection présidentielle n’est pas, comme le prétendent certains dirigeants de gauche, un moment de « politisation de la vie publique ». C’est au contraire une opération régulière de désarmement de toute constitution politique réelle. Le remplacement occasionnel d’une tête par une autre, dans un système qui n’admet plus aucune réforme et continue sa marche forcée au-delà de la sphère politique, ne donne à changer que les nuances du même esclavage.

Il est devenu banal de dire que la sphère politique ne nous représente pas. Peu se hasardent pourtant à dire qui elle représente effectivement. Les hommes et les femmes d’état, fonctionnaires et administrateurs, qui promettent tous d’agir sur le capitalisme, sont tous réduits à être l’expression et l’outil de ses besoins du moment.

Si, aux quatre coins du monde, on ne croit plus à la politique, ce n’est pas parce que ceux qui la font seraient devenus plus mauvais : c’est que le décalage entre la forme d’exploitation de tous et un cadre institutionnel démodé est trop fort. Comme toute domination, l’économie a besoin de ses mises à jour, et tout change régulièrement, pour que rien ne change.

Désormais n’importe quel bouffon télévisuel, faux milliardaire, ancien agent secret ou employé modèle subitement exposé aux médias fait l’affaire. L’uniformisation politique d’aujourd’hui n’est que la conséquence de l’uniformisation du monde sous un seul modèle économique, partout géré de la même façon. Une version parc d’attraction pour les nations dites riches, une version camp de travail pour les pays plus pauvres. On a aujourd’hui autant de droits effectifs en France que dans certaines régions de Chine, et le temps de travail aux U.S.A et en Erythrée tend à l’égalité.

L’élection ne changera rien, comme les précédentes n’ont rien changé. Pourtant les marchandises vedettes des partis politiques coloreront les progrès de l’aliénation, et indiquent chacun à leur manière une direction de la raison marchande. Les voici analysés par nos soins :

François Fillon

Chien empaillé

L’ex-premier ministre n’est pas le candidat de la réaction, c’est celui du servage. Lui-même vassal des milliardaires, il compte bien asservir tout le monde, et de la façon la plus traditionnelle qui soit. La moindre de ses prises de paroles est une purge destinée aux pauvres, dont il semblerait que sa caste tolère l’existence physiologique tant qu’elle a du profit à en tirer.
Croisement malheureux de Droopy et d’Adolphe Thiers, catholique convaincu, M. Fillon représente le pouvoir de classe dans sa forme fossilisée la plus dure : obscénité puritaine publique et débauches privées, paternalisme à poil long qui remue la queue devant l’église. Fin de race de l’aristo-bourgeoisie française qui jadis imposait à tous l’idée mortelle de Dieu pour s’en approprier tous les bénéfices, eux, bien terrestres. Fusion du flic, du corbeau et du patron, saupoudrée de mafia pour « faire avec son temps ».

Marine Le Pen

Poupée russe

Épouvantail pour « démocrate » sous influence directe du FSB, Marine n’est que la redite parodique de son père, en plus virile. Dernier lifting du fascisme médiatico-compatible, elle est montée en épingle par les mêmes puissances d’argent qu’elle prétend combattre. Thermomètre poujadiste de l’angoisse du capital, elle joue le rôle suranné de la division de classe pour maintenir l’ordre social.
Candidate du « peuple », mais pas de la population, elle compte dans son parti le plus d’aristocrates vermoulus et instaure un racket de ses élus locaux : l’absurde kafkaïen de ses injonctions, par exemple, de faire publier 25000 exemplaires d’un tract sur la police municipale dans une commune qui en est dépourvue, pour justifier de faux frais de fonctionnement – montre bien ce que serait le pays si elle devait étendre nationalement ses pratiques mafieuses. Elle parvient tout de même à faire fructifier son entreprise d’abrutissement subventionné par la flatterie des petits-bourgeois déclassés qui se disent moraux, et d’entre eux les flics, qui relaient quotidiennement la désinformation dont le parti les intoxique.

Emmanuel Macron

Super-Cadre

L’ancien banquier et actuel actionnaire de Rothschild est le candidat de la révolution sociale du capitalisme. Il est l’avatar de la fusion économico-étatique assumée, celui de la privatisation de tous les profits et de la socialisation de toutes les pertes, celui du « capitalisme sans frictions » de la silicon valley. Alors que son programme – avoué ou non – est le plus radical, les médias font de lui le moins « idéologue », bien qu’il soit la continuité même du capitalisme actuel, sa conclusion logique, on fait de lui « la rupture ».
Seulement, si les électeurs-amnésiques ne croient pas à son rôle social, lui le connait très bien : celui d’accélérer la cybernétisation du capitalisme, ce qu’elle compterait de domination transversale publique et privée, de contrôle, d’évaluation et de surveillance permanente. La fusion de l’intégralité des services administratifs de l’état en une seule plateforme, mesure centrale et pourtant absolument indiscutée de son programme, ne représente pas autre chose.

Benoît Hamon

Faux jeton

Ancien playboy devenu faire-valoir mitterandien, se plaint constamment d’être absent médiatiquement, alors que son absence n’est due qu’à son inexistence politique. La gauche de gouvernement n’existe que lorsque le conflit social réel nécessite son intervention de pacification et de distribution des cacahuètes. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Plein de fausses promesses et de trahisons profondes, Benoît Hamon cherche à se désolidariser du quinquennat le plus fasciste du socialisme français depuis le vote des pleins pouvoirs à Pétain. Le parti s’est d’ailleurs depuis principalement désolidarisé de lui. Ses promesses ne sont pas faites pour durer, puisqu’il vient lui-même d’y être converti à des pures fins politiciennes, et qu’elles servent d’étendard pour l’identification des petits-bourgeois déçus, qui exigent que l’on change le packaging de leurs espoirs d’il y a cinq ans. Ils pourront toujours se mobiliser en masse pour ce vote de bonne conscience à peu de frais, qui n’humanisera même pas le totalitarisme réel de leurs conditions de vie.

Jean-Luc Mélenchon

Putschiste new-wave

Robespierriste éclairé par une lanterne magique 2.0, il s’élève lui-même au rang d’être suprême. Combine habilement la morgue de Salengro et les effets spéciaux de la guerre des étoiles. La vérité de Mélenchon n’est pourtant pas son hologramme, image médiatique sans substance, mais son autoritarisme : défense des manifestations de policiers masqués, nationalisme à peine voilé et cohorte de fidèles endoctrinés – qu’il a lui même baptisé « insoumis ». Mélenchon admire sans honte le dirigisme étatique le plus cru, de Chavez à Poutine en passant à pied par la Chine de Mao et Deng Xiaoping. Il livrait sa conception politique dans une émission télévisée récente, où il expliquait que le « Front national » avait pour lui « la cohérence : un chef, un parti », et que la gauche restait dans « la pagaille ». Bientôt canonisé saint patron du « consentement à l’autorité », il réussit le tour de force de se faire savoir écologiste à partir d’un programme de bétonnage des côtes françaises.

Philippe Poutou

Un trotskiste au XXIe siècle

Ouvrier réel et candidat par intérim, il est la sympathique tête de gondole de l’avant-garde léniniste disponible en supermarché. Devenu plus bonhommique quand il avait renié son parti, il a finalement réintégré la nouvelle entreprise de récupération dont il n’y a rien à récupérer. Le personnage peut être sincère, le parti l’est beaucoup moins. Avec les années, la stratégie d’infiltration trotskiste est devenue une stratégie de la girouette, qui cache mal son projet bureaucratique et autoritaire. Quelqu’un expliquera-t-il à ces imbéciles que l’interdiction des licenciements équivaut au salariat généralisé, qu’il soit « coopératif » ou non ? Mystère !

Nicolas Dupont-Aignan

Bébé gaulliste

Souverainiste à tétines, fait régulièrement des caprices sur les plateaux de télévision. Ramasse-miettes pour réactionnaires.

Jacques Cheminade

Scientologue

Porte-parole offciel de la secte larouchiste en France, frange radicale. Croit aux extra-terrestres.

François Asselineau

Starlette des réseaux sociaux

Ancien dirigeant pasquaiste devenu gourou pour aliénés cybernétiques. Entreprise de captation de subventions publiques spéculant sur le désarroi idéologique actuel.

Nathalie Arthaud

Mamie Nova

Institutrice psychorigide à la tête d’un parti léniniste. Mangeurs de merguez sauce orthodoxe et partisans de la lutte armée.

Jean Lassalle

Reflets de France

A, pour notre malheur, manqué sa grève de la faim.

— 17.04.2017

Police !

Bien des gens sont capables de reconnaître que les récents crimes commis par la police, qu’il s’agisse du viol de Théo Luhaka ou de l’assassinat d’Adama Traoré, ne sont pas de regrettables « bavures »; mais peu seront prêts à dire que ces atrocités ne sont que les traces visibles d’une guerre que tout gouvernement mène contre ceux qu’il gouverne. Guerre qui n’a pour but que de préserver le privilège fondamental du gouvernement, qui consiste à aménager la vie d’autrui contre sa volonté. L’État, qui s’est bâti sur la confiscation violente du pouvoir, est sans cesse contraint de rejouer cette confiscation pour se maintenir hors d’atteinte de ceux qui subissent sa domination.

Les complotistes, qui ont toujours (même sans le savoir) un État à défendre, ne comprennent pas qu’il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un dirigeant « se retourne contre son peuple ». En réalité, si l’intensité du conflit augmente ou diminue, la guerre de la classe dirigeante pour la paix sociale est permanente. L’élection permet uniquement de choisir qui mènera cette guerre; elle n’est pas un rempart contre la dépossession politique mais le moyen de cette dépossession, déguisé en participation. N’importe quel représentant politique sait qu’il a d’abord pour mission de maintenir l’ordre, « républicain » ou non; c’est-à-dire maintenir la division entre ceux qui travaillent et ceux qui font travailler les autres à leur profit.

Vis-à-vis de cette division capitaliste de la société, l’essentiel des habitants des banlieues pauvres représente un stock superflu de main d’œuvre, que les propriétaires dédaignent désormais exploiter. Leurs grands-parents étaient voulus, nécessaires pour les travaux pénibles et combler le manque de bras durant la « reconstruction » du pays, mais leur descendants n’ont pas cette chance. Les mêmes qui ont incité les parents à venir rejettent les enfants qui résultent de cette incitation. Les capitalistes les laissent pourrir à la fin du marché, sans trouver preneurs. Une fois la demande extraordinaire compensée, voilà les enfants d’immigrés au plus bas dans la hiérarchie des travailleurs-marchandises. On leur préfère d’autres salariés. C’est cette exclusion économique, qui provient de la nécessité pour la marchandise de hiérarchiser aussi bien les produits que les groupes humains traités comme des produits, qui est à la base du racisme dont ces habitants sont l’objet. Ce racisme et ce rejet économique assurent à cette partie de la population une existence en marge d’une société dont elle est pourtant le fruit.

C’est pourquoi les banlieues pauvres sont perçues par le pouvoir comme le lieu de la menace révolutionnaire. Notre société y concentre donc ses efforts de guerre. Elle envoie sa police dans des lieux où elle a mené son projet concentrationnaire à l’extrême, où prolifère une mafia pacificatrice, et où la rationalisation de l’habitat, l’abstraction du territoire avec ses espaces spécialisés et arbitrairement découpés, ont poussé le plus loin l’inhumanité des conditions de vie. C’est encore là que le nouvel esclavage cybernétique recrute, avec ses emplois de chauffeurs ou de coursiers, formant une catégorie de prolétaires à la merci des algorithmes, télé-guidés par un programme informatique. Preuve de l’intérêt de la dialectique, ceux que la société considère comme « l’ennemi intérieur » proviennent du lieu-même où l’économie a suivi le plus scrupuleusement son projet.

C’est parce que cette économie capitaliste tremble sur ses bases que le pouvoir étatique se durcit et que le fascisme redevient à la mode. Nous vivons la fin d’un type de capitalisme et l’aube d’une société cybernétique ; l’État se charge d’assurer politiquement la transition. Dans ces conditions, il est on ne peut plus vain d’en appeler à l’État pour se défendre de lui: la persécution juridique que subit la famille Traoré, dont les frères sont autant de prisonniers politiques, le montre assez.

Au contraire, l’émeute est une réponse sérieuse, qui prend acte de la situation. Personne ne peut reprocher à des jeunes de casser une gare, un immeuble ou une ville dont la construction était en soi un saccage. Mais ce n’est pas tout de tenir tête à la police. Il faut encore voir là où elle se cache le mieux. Derrière le rappeur, comme derrière n’importe quelle promesse d’une vie heureuse au sein de cette société, se cache un flic. Tout est fait pour maintenir le désir dans les bornes de la marchandise ; c’est pourtant au-delà de celle-ci que la vraie vie commence.

— 19.03.2017

Salarié à vie

Le maximum de l'aliénation

Si les réponses techniques à la crise structurelle du capitalisme des années 70 ont été trouvées dans l’informatique, il reste que les institutions politiques révèlent aujourd’hui l’ampleur de leur péremption. Plus personne ne croit les partis et les gouvernants, et les discours officiels de tous bords creusent toujours plus l’abîme qui les sépare de la vie quotidienne de leurs administrés. C’est de ce hiatus et de quelques scandales que sont nés les mouvements de contestation récents, jusque là sans avoir réussi à remettre en cause l’ordre existant dans toute sa profondeur.

Notre époque est pourtant riche historiquement : au moment où l’économie politique se révèle dans la destruction du monde vivant, se joue également la fin du travail. Seulement, cette fin du travail n’est pas dissociable d’une mutation générale de la propriété. Cette mutation a touché d’abord le fonctionnement du capital : la rentabilité est moins entretenue par la production et la vente, que par la croissance d’une plus-value simulée, qui repose sur la finance et le traitement d’information. L’essor des algorithmes, des paradis fiscaux et des néo-emplois de coursiers et de chauffeurs en sont les illustrations les plus visibles.

Mais ces modifications économiques en ont également conservé et approfondi le principe : la propriété ne s’instaure qu’à la place du foisonnement organique et gratuit, qu’elle retourne en une concentration du pollué et du rentable. Aussi il doit être clair que le désastre écologique n’est pas une conséquence anodine mais malheureuse du capitalisme, mais l’effet entretenu de sa logique intrinsèque : l’accaparement et l’accumulation en un point de la société suppose la dépossession et la stérilité de son environnement.

La conscience actuelle doit découvrir que si l’on peut simuler l’argent, la valeur marchande, nos habitudes et nos loisirs, le monde, lui, existe encore. La croisée des chemins historiques où nous nous trouvons est faite de deux directions inconciliables : le maintien de la vie comme dynamique transitoire ou le maintien de l’argent, mortification cristallisée du vivant, convention humaine adossée aux intérêts de classe.

Chacune ont leur projet: un capitalisme plus étendu et plus intense, renforcé par la dégradation irréversible du vivant ; l’air respirable, l’eau potable, le sol à cultiver et la pollinisation artificielle se payeront au prix fort, entretenant le cycle propriété – spoliation – propriété, ou une société révolutionnaire, qui retournera la dynamique d’exploitation en une revitalisation durable, soumise au développement historique et à la délibération de ceux qui en ont l’usage.

Dans la lutte en cours pour l’une ou l’autre, le salaire à vie est une pièce maîtresse pour l’économie marchande, à qui il est devenu nécessaire. Nécessaire pour compenser la disparition du travail dans le progrès technique automatisé, nécessaire pour finalement retourner les loisirs consommés en activité productive par le biais de l'interface, nécessaire à l’avènement d’un nouvel esclavage fluide de la valorisation du capital informatique, réalisé dans la numérisation de toutes les actions humaines, nécessaire à l’aliénation purement positive et la surveillance généralisée qui en est la réciproque.

Cette libération promise d’une forme de travail dépassée ne permet que l’accomplissement d’une autre. Ce nouveau travail organise la fusion de la production et de la consommation, et correspond mieux au capitalisme «sans friction» de la Silicon Valley, basé sur la spéculation informatique, le salariat permanent et les employés universels.

Face à cela un programme révolutionnaire doit proclamer avec urgence : la centralité du vivant comme exception cosmique et toutes ses conséquences, l’abolition de l’économie de marché et de sa logique, pour passer de l’argent pour lui-même à la vie pour ses possibles, du désastre à une revitalisation écologique générale de ce qui nous constitue, de la dépossession à la démocratie productive de tous les aspects de la vie, dans des organisations de production et de délibération autogestionnaires et directement révocables.

Tous ceux en deçà de ces exigences se font, volontairement ou malgré eux, les alliés objectifs du totalitarisme cybernétique en cours de formation.

— 27.05.2016

Imaginaire & stratégie

Tout mode de production induit un rapport au monde. Le capitalisme façonne matériellement tous les aspects de nos vies, de l’habitat à la nourriture, et jusqu’à l’air que l’on respire. Par là, il produit aussi une certaine sensibilité, une certaine manière capitaliste de voir, de sentir et de comprendre. La production capitaliste qui ravage l’intégralité du monde humain pour maintenir la marge des coûts et des profits est souvent critiquée, alors que le rapport capitaliste au monde reste trop souvent admis, faute d’examen.

La situation actuelle est plus révolutionnaire que la conscience collective. Ce décalage n’est pas que le fait du travail et de la police mais bien d’un certain usage de la vie, qui en clot toutes perspectives : l’imaginaire capitaliste, relais d’une production de la réalité et image admise de l’existence désirable, constitue un moyen simultané de défense et d’extension du système.

Cet imaginaire est constitué de sept caractéristiques dominantes :

  • La quantication généralisée, qui implique que toute chose se compte, et est définie par là, du temps de travail à la performance sexuelle.
  • L’équivalence universelle, qui exclut toute qualité spécifique pour ne laisser que des fragments égaux à accumuler.
  • La maximisation, qui est l’exigence d’une optimisation permanente des comportements, au vu des moyens investis et de la quantité obtenue.
  • La concurrence, qui définit l’intérêt comme seul désir, et la liberté individuelle comme l’inverse de la liberté collective.
  • La communication simulée, qui offre comme seul commun la participation illusoire et la consommation d’images.
  • Le fétichisme technologique, au sein duquel la technique, parce qu’elle est plus quantitative que le vivant et qu’elle maximise mieux que l’homme, devient la seule vérité objective, et la seule transformation admise du monde.
  • La fin de l’histoire, postulat selon lequel l'état capitaliste du monde est un aboutissement indépassable.

Face à cela, Nuit Debout fait preuve d’une combativité qu’il faut saluer. La libération de la parole, la solidarité naissante et l’introduction de la gratuité en sont la preuve. Et l’existence même d’un rassemblement autoorganisé remet en jeu des possibles historiques. Il reste que l’imaginaire capitaliste constitue une subjectivité qui se retrouve à tous les échelons du corps social, y compris dans ce mouvement de contestation.

Nous retrouvons dans le fonctionnement de Nuit Debout :

  • La quantification : les prises de paroles en assemblée valent d’abord comme temps de parole, les deux minutes imparties importent plus que la qualité de ce qui est dit.
  • L’équivalence : le refus de valoriser une perspective plutôt qu’une autre donne lieu à une agrégation de spécialités militantes, considérées à tort comme non contradictoires et finalement inoffensives, plutôt que de permettre une compréhension d’ensemble.
  • La maximisation : l’assemblée générale est autant un marché aux opinions qu’une usine à parole, dont le fonctionnement est avant tout accumulatif.
  • Le fétichisme technologique : alors que le mouvement s’est mis à stagner, au lieu de chercher les causes dans l’écartèlement des positions de départ, on s’est empressé de changer le seul processus de vote, considéré techniquement imparfait.
  • La fin de l’histoire : la majorité des participants n’imagine pas autre chose qu’une réforme des aspects négatifs du capitalisme, c'est-à-dire un maintien de ses bases, manœuvre dont le but ultime serait de généraliser les moyens de vivre la vie voulue par ce régime.

Les victoires relatives de Nuit Debout, se soldent pour le moment par un échec : celui de la délibération démocratique privée des moyens de la production démocratique du monde. Elle devient un simple mode d'organisation de la prise de parole, sans danger pour le pouvoir. Mais ces survivances de l'imaginaire de l'économie de marché l'ont même empêché d'affirmer la nécessité d'une transformation dans une perspective globale.

Il nous semble urgent d'opposer collectivement une autre possibilité et un autre imaginaire qui fasse valoir :

  • Le qualitatif, caractère inquantifiable d'une dynamique vivante et collective, quelle qu'en soit l'échelle.
  • La non-équivalence, le fait de valoriser une option en fonction de sa pertinence, de sa prise sur le réel.
  • La solidarité des individus entre eux et avec le monde vivant, la réciprocité de la liberté individuelle et collective.
  • La conflictualité, évidence stratégique qui indique que la rupture est déjà là, le conflit ouvert et la lutte en cours.
  • La ré-ouverture de l'histoire, sortie de l'actuel présent pétrifié par une refondation collective sur ces bases, aidée des meilleurs exemples historiques, contre la seule actualisation marchande.

Cette position révolutionnaire est la seule à même de rompre avec les aménagements légaux qui cherchent à prolonger la société présente en la décorant d’une nouvelle constitution.

— 15.05.2016

Contre
le travail

Près de 170 ans après avoir célébré comme une conquête ouvrière le droit au travail, c’est-à-dire la permission d’être exploité, voilà que maintenant d’autres battent le pavé pour défendre leur emploi. Les lois qui s’ajoutent au fur et à mesure des années ne font que bâtir sur ce fait économique premier, dont personne en réalité ne s’accomode : il n’y a rien de plus universellement dégradant que d’être employé.

Le terme est sans équivoque. Non seulement il implique de servir un autre, autre chose, mais il signifie encore avec toute la clarté nécessaire le retournement de l’activité contre son porteur, la force de travail qui échappe à l’individu pour devenir une chose à part, comme douée de sa vie propre, vouée à la vente et donc à toutes les fluctuations du marché, à tous les caprices de l’employeur, à tous les compartiments de la division du travail, traînant derrière elle comme un poids mort la personne vivante et ses désirs abandonnés. Une telle dissociation ne s’obtient encore que par la contrainte, le chantage à la survie, la menace de la faim.

Être employé, c’est donc avant tout se produire comme marchandise. À ce titre, qu’est-ce qui différencie le salariat des réseaux sociaux, des applications ou des sites de « rencontres » en ligne ? Uniquement le type de récompense attendue. Même avec les romances connectées, le rapport hiérarchique n’a pas disparu, il est devenu réciproque : chacun fait de l’autre son employeur, chacun se vend comme employé. Toute activité sur le réseau demeure un travail qui produit des données exploitables et lucratives, servant l’accumulation d’un capital et la surveillance bureaucratique.

Contrairement à ce que croient les syndicats et les partis de gauche, qui négocient les conditions de l’exploitation pour mieux la conserver, ce n’est pas une nouvelle forme de salariat, un travail plus précaire qui est en train de naître avec les nouvelles technologies. Le salariat disparaît comme activité spécialisée, comme temps de production séparé de la consommation, tout en se réalisant : le travail capitaliste étend à toute la vie quotidienne les rapports qui le constituent. En un mot, nous assistons grâce au réseau à la naissance du salariat permanent et de son corollaire, l’employé universel.

Le chatoiement des interfaces donne au salarié connecté l’illusion que son travail est une sorte de jeu. Branché sur l’interface en permanence, obéissant docilement aux algorithmes, il s’investit virtuellement partout et nulle part, aussi prompt à se rétracter que l’information, allant et venant selon un circuit optimisé qu’il n’a jamais choisi. C’est parce qu’il n’agit plus sur rien qu’il se croit libre de tout. L’emploi devient ainsi visiblement ce qu’il a toujours été, le contraire d’une pratique.

L’employé nouveau est également le spectateur total, celui dont même la participation est contemplative. L’interactivité n’est pas l’activité. Il faut avoir banni de notre monde toute possibilité d’action pour rendre désirable une « réalité virtuelle », lieu illusoire où tous ces possibles exilés reparaissent en images, débarrassés de leur portée réelle, transformatrice, révolutionnaire.

La réalité sera toujours plus riche pour ceux qui agissent, pour ceux qui font encore l’expérience de leur perméabilité au monde et de la perméabilité du monde à leurs faits et gestes. Avec la dégradation du vivant en cours, personne ne peut nier que la réalité biologique du monde est sensible à l’activité humaine, mais chacun se persuade que la réalité sociale du capitalisme est hors d’atteinte. L’idéologie a fait son travail : le système paraît plus naturel que la nature elle-même, comme s’il était plus facile de nuire à l’atmosphère qu’à la classe dominante, d’anéantir une espèce animale que d’abolir le salariat, d’en finir avec la vie sur terre plutôt qu’avec l’organisation actuelle de la société des hommes.

Ce n’est qu’en éprouvant la portée réelle de nos actes et nos capacités de transformation que réapparaîtront les possibles infinis de la réalité. C’est la vie comme jeu et comme jeu historique, nécessairement collectif, qu’il faut défendre ; celui d’un passage conscient des années qui nous restent, où tout peut être fait.

— 09.03.2016