L’impasse accélé­rationniste

«C’est Marx, en parallèle à Nick Land, qui reste le penseur paradigmatique de l’accélérationnisme.»

De toutes les mouvances pseudo-révolutionnaires émergeant au regard d’une énième crise globale du capitalisme, l’une des plus inquiétantes est sans conteste l’accélérationnisme. Non contents de se faire passer pour un courant de pensée moderne à grands renforts de manifestes, slogans, suffixe en -isme et projet hégémonique réconciliant l’homme et la technique, les accélérationnistes poussent le vice jusqu’à se présenter comme les prophètes du seul futur possible. Futur qui consiste, selon eux, en un capitalisme cybernétique accompli. En s’appropriant l’héritage moderne à des fins de contre-révolution, ils défont ce à quoi aboutit tout le mouvement historique de la modernité : la jonction d’un projet révolutionnaire et d’une révolution dans la culture. Ils tentent de séparer le modernisme de sa seule issue historique, de son seul moyen concret d’existence qu’est la révolution.

Leur rhétorique orwelienne et leur goût pour l’antinomie permanente ne sont là que pour semer le trouble dans les esprits : ils se disent de gauche mais manifestent une pensée de droite, présentent un projet « post-capitaliste » qui ne nécessite pas de renversement du capitalisme, sont pour l’émancipation mais en réalité contre, pensent esquisser un avenir quand leur projet est porteur de mort. Ces inversions ne peuvent pas s’apparenter à de la maladresse, elles ne sont rien d’autre que de la confusion intéressée. Cette dernière sous-tend toute leur démarche, qui n’est pas de constituer un groupe révolutionnaire, mais plutôt d’enrober d’un vernis subversif les nouveaux développements de la société présente ; de faire passer pour contestataire la perpétuation et l’approfondissement de sa logique ; d’accélérer la mue cybernétique en cours.

«Ces propositions […] ne nous sortiront pas du capitalisme, mais elles promettent de nous libérer du néo-libéralisme, et d’établir un nouvel équilibre des forces politiques, économiques et sociales.»

Il est impossible, quand on se plonge dans Inventing the future, version développée de leur manifeste, de ne pas remarquer la dissonance dans le fait de revendiquer un futur post-capitaliste qui ne demande aucun renversement, mais tout au plus des ajustements et approfondissements. Selon les accélérationnistes, le problème véritable n’est pas le capitalisme, mais plutôt sa version « néo-libérale » en voie d’extinction. Ils ne font au final que tirer sur un cadavre en décomposition, et dès lors que l’on a saisi leur but véritable, on ne s’étonne plus qu’ils conservent l’essentiel du mode de production dans leur projet nauséabond.

«Nous déclarons que la quantification n’est pas un mal à éliminer, mais un outil à utiliser de la façon la plus efficace possible.»

La quantification tient logiquement une place de choix dans leur idéologie, puisque non seulement ils ne la considèrent pas dans ses aspects aliénants, mais la prennent au contraire pour une solution à intensifier : ils programment le dépassement du néolibéralisme par la multiplication des algorithmes et des interfaces. S’en suivra en toute logique une intensification égale de la réification ; le monde, la nature et les êtres vivants n’étant voués à être que des systèmes émetteurs de signaux interprétables par une machine, des sources de données rentables. L’anthropologie des accélérationnistes tient pour évident le comportement prévisible et contrôlable des masses. On assiste ici à un contre-sens fallacieux : la modélisation des conduites des gens ou des sociétés n’est pas possible parce qu’ils sont prévisibles en eux-mêmes, mais parce que des décennies d’évolution dans un système capitaliste ont fini par rendre leurs actions stéréotypées. Le conditionnement passé est tout sauf critiqué : il devient la justification d’un conditionnement supplémentaire.

La forme étant identique au fond, le ton adopté dans leur manifeste est absolument managerial : on y retrouve l’obsession servile des questions de « planning », d’accélération, d’optimisation, entre autres saloperies qui découlent directement du monde de l’entreprise. Ce vocabulaire est symptomatique de l’état de leur pensée. Le qualitatif y est totalement absent, puisque leur réflexion est basée sur l’obsession boulimique du toujours plus, toujours plus vite : la seule innovation de l’accélérationisme consiste à assumer positivement l’extension totale du capitalisme sur le réel. Leur désir de management intégral de la société s’étend évidemment à la nature, qu’ils conçoivent avec un rationalisme utilitaire digne du XVIIIè siècle. Ils adoptent ainsi un positionnement fondamentalement anti-écologique.

«Le choix auquel nous devons faire face est dramatique : soit un post-capitalisme globalisé, soit une lente fragmentation vers le primitivisme, la crise perpétuelle et l’effondrement écologique planétaire.»

Les accélérationnistes reconnaissent uniquement la menace de l’effondrement planétaire pour présenter leur projet comme seule solution au désastre, alors même qu’ils défendent une intensification de la logique marchande qui nous a conduit jusque là. Ils donnent le poison comme remède, et sans reprendre leur souffle, vouent au primitivisme et à la crise perpétuelle toute alternative. Enfin, comble de la perversion, les accélérationnistes finissent par prêter à leurs adversaires la responsabilité du futur effondrement écologique qu’ils ne font que précipiter.

«Le dérèglement du système climatique planétaire est l’élément le plus important de la situation actuelle. A terme, cela menace la poursuite de l’existence de la population humaine.»

Leur projet vise un accroissement de la production de marchandises dans un monde qui en est saturé et où le manque est instrumentalisé à des fins économiques et politiques ; il vise également une intensification de la production de machines (data-center, ordinateurs, objets connectés, etc.), dans un monde où les ressources destinées à produire des composants électroniques sont au choix épuisées ou en voie d’épuisement. La start-up accélérationniste ne peut envisager la transformation générale de la technique, dans un sens plus organique et plus humain, de même qu’elle n’envisage qu’un approfondissement, et non un changement de civilisation.

Les accélérationnistes sont-ils vraiment stupides au point de penser que l’épuisement des ressources et la pollution causées par l’exploitation capitaliste du monde s’arrêtera pour servir leur projet ? Notre hypothèse est plutôt qu’ils en sont conscients et qu’ils font miroiter un paradis technologique entièrement automatisé, exempt de travail et de maladies pour tous, quand l’état alarmant de notre environnement nous indique clairement que ce paradis concernera seulement les nouveaux propriétaires du monde. De l’autre côté de leur jardin d’Éden, ça sera l’appauvrissement et la dégradation générale des conditions de vie. En somme tous les maux causés par le capitalisme seront amplifiés pour la majorité de la population, que ce soit en terme de famine, de maladies typiques de l’époque (cancers, diabète et cholestérol, troubles digestifs, maladies respiratoires, neurodégénératives, auto-immunes et cardiaques, entre autres) ou de pauvreté, sans compter la destruction systématique de la faune, de la flore et des paysages. Puisque leur fantasme cybernétique – si détestable et concentrationnaire en lui-même – nécessite tout simplement trop de ressources pour être réalisable à une échelle universelle, leur projet soi-disant global ne peut être qu’une imposture. Imposture qui fonctionne à deux niveaux : fausses avancées technologiques censées incarner leur versant progressiste, en même temps qu’une conservation de toutes les aliénations historiques précédentes. C’est là qu’est leur fonction sociale effective : conserver le système de classes et de propriété ; sauvegarder et mettre à jour l’État, le travail et même la religion.

«Le socialisme est impossible sans la technique du grand capitalisme, conçue d’après le dernier mouvement de la science la plus moderne, sans une organisation d’État méthodique qui ordonne des dizaines de millions d’hommes à l’observation la plus rigoureuse d’une norme unique dans la production et la répartition des produits.»

Cette citation de Lénine, qui se prête parfaitement à une récupération cybernéticienne, explicite très clairement la position politique de l’accélérationnisme : il s’agit pour les auteurs de prôner le dépassement de l’opposition entre le capitalisme bureaucratique d’État et celui du «libre marché». Dépassement qui passe par la conservation approfondie de toutes les aliénations : l’État supposé en retrait des démocraties libérales laisse place à la méthode bureaucratique augmentée de la fluidité technique. De nos jours, la Chine est la plus avancée sur ce terrain – avec les résultats que l’on connaît.

Les accélérationnistes promeuvent une démocratie où le secret et l’exclusion ont leur place (pour reprendre leurs termes), ainsi qu’une organisation verticale, donc une hiérarchie forte. Il serait bon de se demander ce qu’il y aurait à cacher, et qui serait exclu de la « nouvelle démocratie » cybernétique au pouvoir. Puisque les auteurs du manifeste citent Cybersyn en exemple, et sont atteints gravement de fétichisme technologique, on peut en déduire que la nouvelle gouvernance se fera au travers d’algorithmes ; que les exclus du processus démocratique seront toutes les personnes qui ne participeront pas à l’élaboration et à la maintenance de l’interface de gouvernance. Le pouvoir collectif de décision serait remis aux machines elles-mêmes. Leur critique du « fétichisme de la démocratie-comme-processus » donne à voir qu’il ne resterait dans leur cité idéale qu’une égalité abstraite des masses dans la soumission au réseau, qui peut garder formellement le nom de démocratie. Ce serait le règne d’une logique calculatrice relayée en permanence par un appareillage technologique qui dominerait la société. Il s’agirait d’exclure «l’erreur humaine» de toute délibération ; plus de choix, un protocole unique. Une bureaucratie totale. L’accomplissement de l’État.

La soumission de l’ensemble de la société à cette autorité technologique passe d’après les accélérationnistes par une propagande intensive, chargée d’enrôler les masses dans le culte de cette puissance étrangère. Pour prêcher leur bonne parole, les prophètes 2.0 ont la brillante idée de réinventer l’Église en préconisant la création d’infrastructures pour éduquer le citoyen, et en reprenant celle du spectacle existant. Ils ont le rêve d’une société unitaire, où l’Église et l’État modernisés par leurs soins, s’appuieraient sur le pouvoir de conformation pratique inégalé de la cybernétique. Le vieil idéal du pouvoir, à savoir la soumission de l’humanité à une entité abstraite, trouverait une consistance infrastructurelle sans précédent.

Pour rendre attrayant ce paradis au spectateur déçu de ne pas vivre dans un film de science-fiction, ils donnent comme horizon l’automation totale de la production (allant jusqu’à vouloir mécaniser entre autres la gestation humaine, le travail intellectuel et le soin aux personnes âgées), et, en attendant, se fixent comme objectif un revenu universel et une réduction drastique du travail humain. En réalité, en lisant attentivement les accélérationnistes, on découvre qu’ils ne cherchent pas à réduire le travail mais la souffrance liée au travail. Ils confondent volontairement les deux. Le travail, en réalité, est d’une part accru et déplacé sur les machines, et d’autre part perpétué, étendu et approfondi à travers la production de données.

«Ce qui est donc nécessaire, c’est […] un projet qui renverserait les idées existantes à propos de la nécessité et de la désirabilité du travail, et de l’obligation de la souffrance comme base de rémunération.»

Si l’effort humain disparaît petit à petit de la production, matérielle ou intellectuelle, du fait de la division mondiale du travail et de l’automation, nous fournissons parallèlement à cela depuis quelques années une part croissante de travail abstrait via les interfaces que nous utilisons quotidiennement, travail qui n’a vocation qu’à s’intensifier avec le temps. Ainsi, l’antique barrière du travail et des loisirs disparaît et la vie entière est infectée par la logique du travail, alors même que les accélérationnistes prétendent la combattre par ce moyen. Ce qu’ils défendent en définitive, n’est pas l’abolition du salariat, mais sa réalisation sur l’ensemble des activités humaines, théoriques ou pratiques. Ils font passer le salariat permanent pour un moyen d’émancipation. L’asservissement total à la logique marchande, relayée par les interfaces, devient dans leur langage un horizon de liberté.

Les accélérationnistes incarnent tout sauf le progrès : ils se contentent simplement d’actualiser les structures décrépies qui régissent le monde. Leurs promesses de revenu universel et d’une vie sans effort ne sont rien d’autre que des diversions pour détourner l’énergie révolutionnaire vers des buts contre-productifs, qui n’amèneront ni liberté ni émancipation ; et qui seront obtenus d’autant plus facilement qu’ils ne nécessitent aucun bouleversement de l’ordre des choses. C’est là le fin mot de l’accélérationnisme : incarner l’avant-garde non pas d’un futur mais d’un présent en cours de réalisation. Faire passer la contre-révolution pour la révolution. L’avenir sera accélérationniste dans la mesure exacte où les révolutionnaires auront échoué.