Thèses sur la poésie

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I.

  1. La poésie n’est pas un genre littéraire, mais un phénomène historique général. L’humanité, produit de la nature mais distanciée d’elle par la conscience et l’histoire, existe par un mouvement contradictoire et réciproque de détermination et de liberté vis-à-vis du cosmos.

  2. Cette relation, des êtres entre eux et avec le monde, la solidarité matérielle de leurs existences, est le substrat réel de la poésie. La sentence de Novalis : « L’homme existe poétiquement sur cette terre » n’indique pas autre chose.

  3. La poésie s’étend à toutes les pratiques humaines, non comme décoration ou substance tangible mais comme condition. Sur le plan subjectif, elle est la somme de toutes nos impressions sensibles et de leur agrandissement imaginaire. Objectivement, elle est la transformation incessante des formes et du contenu de notre vie. Comme mouvement total de ces deux parties, elle est le jeu fondamental entre la nature et la culture, la perméabilité du réel à nos conceptions et nos actes, en même temps que notre propre porosité à celui-ci.

  4. Ce mouvement concret de transformation est perçu individuellement autant qu’il est vécu généralement ; le côté imagé du langage, qui existe dans toutes les cultures du monde, son fonctionnement d’associations et d’analogies témoigne encore de cette contradiction. La fonction historique du langage est l’appréhension d’un réel protéiforme, de la capture de son mouvement sous des termes définis : mais sa classification efficace s’arrête toujours aux portes de l’expérience, qui la déborde, et du devenir, qui modifie sans cesse le réel qui en est l’objet.

  5. Toute pratique poétique est en fait communication authentique, au sens premier de mise en commun, production pour l’usage de tous. Elle est l’expression de l’imbrication intime du singulier et du global, parole de l’être pris dans le courant des choses. Comprise ainsi, l’injonction de Lautréamont : « La poésie doit être faite par tous », connue pour avoir eu quelques effets sur les avant-gardes, est un appel à la prise de conscience collective de cette qualité essentielle.

  6. L’éphémère, la mortalité de toutes choses vivantes ainsi que leur indétermination finale est un aspect essentiel de la vie, et donc de la poésie, comme conscience de la génération et destruction dans la nature, génération et destruction consciente dans la culture. Un moment est unique parce qu’il ne reviendra pas et Khayyam dit que « les tulipes fanées ne refleurissent jamais ». Le temps vécu librement devient par là le cadre et la partition de la vie humaine.

  7. L’enfance, moment premier de la formation de l’être, de sa sensibilité et de son imagination est aussi l’expérience la plus spontanée et la plus intense des vertus du jeu comme pratique de construction subjective et objective. Il prouve alors son caractère de mode d’action organique, liant la production du temps vécu et l’emploi du lien concret entre les choses. L’enfance est la vie condensée, y compris par sa mort à l’âge adulte. Elle est la matrice de toutes les réalisations et de toutes les activités supérieures, le terrain du jeu comme activité primordiale.

II.

  1. Le monde et la conscience humaine sont avant tout sensibles l’un à l’autre. C’est en ce sens que l’on doit comprendre la phrase de Pythagore : « Tout se répercute. »

  2. La vérité du matérialisme dialectique ne se situe pas simplement dans sa méthode, ni dans son « déterminisme » par ailleurs souvent exagéré et contrefait, mais dans la reconnaissance du fait vital comme totalité, ainsi que de l’histoire comme la transformation conjointe du monde et de l’humanité par elle-même.

  3. Un des enseignements les plus importants de la poésie que la théorie critique a pu reprendre à son compte, est que la conscience se forme sur le terrain de la vie. En positif, une telle affirmation laisse entrevoir l’étendue des changements possibles. En négatif, elle permet de comprendre l’aliénation pour mieux tenter de s’en extraire.

  4. Le conditionnement, le façonnement d’un rapport au monde et d’une conduite selon l’intérêt du pouvoir est lui-même un usage de cette vérité concrète : une domination historique ne s’impose pas par la logique ou des arguments de salons, elle s’impose sur le terrain de la vie, par la force, puis les formes : un pouvoir qui la contraint et une idéologie qui la dirige. En émane alors un imaginaire qui la prolonge.

  5. L’appropriation des moyens de produire le monde est le secret historique du pouvoir : la transformation concrète du réel délimite en même temps le vécu et ses sensations dans la vie courante. Pour ceux qui s’y bornent, un pan du monde restera interdit. Néanmoins cette stratégie a été jusque là à double tranchant, car toute expérience authentique ouvre une porte imprévue, dans laquelle finissent par s’engouffrer toutes les subversions.

  6. En ce qui concerne notre époque, et contrairement à ce que beaucoup croient, la poésie n’a pas disparu. Elle est même une matière première de la production marchande, malmenée au même titre que les autres, et dont la dissimulation est essentielle.

  7. La poésie, valeur d’usage du vécu dans son ensemble, est niée dans la production par le travail forcé du salariat, et restituée de façon falsifiée dans la consommation, pour l’entretien de ce cycle. Les fragments d’une vie débitée en morceaux, et produits en série, dont l’unité pratique ne sera jamais retrouvée, sont une composante essentielle de l’adhésion subjective au capitalisme. Mais la jouissance de cette restitution parcellaire a un fondement réel, qu’il s’agit de lui faire retrouver consciemment dans son intégralité.

  8. Cette capacité de falsification de la marchandise, que les marxistes nommaient « fantasmagorie » est en fait la qualité formelle de la marchandise, son goût spécifique, aujourd’hui devenu universel. Le capitalisme se confondant idéologiquement avec le réel, ses formes se retrouvent partout, et avec elles, la sensibilité qu’elles produisent. Elle remplace l’intensité vécue, absolument qualitative de la poésie, par la saturation quantitative des capacités de perception humaines.

III.

  1. L’expression pratique de la poésie tient dans ce simple fait que tout est forme, autant que contenu. L’apparence, comprise comme manifestation externe de l’intériorité, est ce par quoi le monde nous frappe d’abord.

  2. Une telle qualité d’attention au réel, souvent considérée à tort comme esthétisante ou superficielle dans les milieux politisés, permet de saisir les traits dominants de l’aliénation d’une époque, en même temps que d’envisager leur dépassement. On trouve dans la littérature des exemples de ce qui a justement manqué à la théorie critique, comme le soulignait Engels dans une citation célèbre : Kafka a compris et donné à voir l’aliénation politique du droit et sa manifestation bureaucratique, Jarry a mis à nu le pouvoir politique des États modernes.

  3. S’engouffrant dans la brèche ouverte par l’art moderne, la théorie critique a décrit avec Benjamin le lien étroit entre formes et histoire. Que ce lien concerne non seulement le mode de perception mais aussi de production du monde est sa principale qualité. Benjamin pût ainsi écrire dès 1936 que l’humanité « se donne en spectacle à elle-même » et qu’« elle s’est suffisamment aliénée à elle-même pour vivre sa propre destruction comme une jouissance de tout premier ordre ». Ce qui n’a cessé de se confirmer, et de s’aggraver depuis lors.

  4. La théorie du spectacle, systématisée ensuite par les situationnistes, correspond à la forme historique du capitalisme du siècle dernier, aujourd’hui concrétisée et dépassée par la société présente. Les principes – et parfois le détail – de cette critique sont encore valables aujourd’hui, mais le jeu historique se poursuit, et avec lui, l’évolution de la domination marchande. La virtualisation idéologique du réel est devenue, avec le développement des forces productives, participative ; et ce qui était le monopole de quelques uns à paraître s’est mué en simulation généralisée. Dans le même temps, la pénétration technique et idéologique du réel, et la concentration effective du capital se sont considérablement accentuées.

  5. Comme l’avaient pressenti les situationnistes, une telle société a trouvé dans la cybernétique la voie de son accomplissement : la théorie de l’information est en fait la ré-évaluation du cosmos par le prisme de la transmission médiatique à distance. Au lieu de l’identité de la forme et du contenu, la cybernétique théorise la dissociation du signal et du code. Elle poursuit et produit techniquement le rationalisme, et en ce sens elle est parfaitement cohérente avec l’aliénation économique.

  6. La cybernétique déporte la dégradation capitaliste du réel sur l’ensemble du cosmos, ce qu’avait déjà esquissé le rationalisme du XVIIIe siècle. Ainsi selon elle, les êtres sont des machines, la pensée du calcul, la musique du signal, le langage un code, la communication une transmission unilatérale.

  7. La fonction idéologique de l’information et de sa théorie correspond historiquement au renouvellement pour le capitalisme de la prétention à la totalité. L’information, avant d’être un outil d’ingénierie ou un « mode de gouvernement » est la redéfinition du réel comme intelligible, quantitatif, transparent et transactionnel. L’information est effectivement l’inverse de la poésie, par son aspect immatériel et anhistorique, mais elle s’y substitue par son caractère unitaire et formel.

  8. L’avènement pratique de l’information produit une intensification de l’emprise du capital sur la société. Dans la vie quotidienne, les conséquences de celles-ci s’ajoutent à la réification déjà avancée du spectacle, aujourd’hui vécue positivement, jusque dans la revendication enthousiaste d’une déshumanisation intégrale, d’une conformité robotique à la logique marchande.

IV.

  1. Au sein des dispositifs informatiques, le lien organique entre les choses est restitué symboliquement par l’interface avec la distance froide de l’écran, sous une forme intelligible et technique, réifiée et bureaucratique. Chaque dispositif isolé trahit le projet cybernétique dans son intégralité, qui n’est rien d’autre que l’édification d’un cosmos conforme au rationalisme marchand.

  2. La démocratisation des moyens de production spectaculaires, permise par l’informatique, a considérablement accru la virtualisation du réel, et avec elle, toutes les dégradations subjectives : les spectateurs sont devenus citoyens cybernétiques quand ils se sont saisis des moyens de la réalisation de la vie apparente. On leur a en fait délégué ce qui était le propre des stars, et ils ont hérité par là de tous leurs travers.

  3. Ce qui était déjà présent abstraitement dans la poursuite d’un rôle a aujourd’hui une consistance technique inégalée. La fusion existentielle avec la marchandise fait donc d’eux des gens sans âges, qui prolongent une « adolescence » consumériste éternelle. En même temps que la disparition de l’enfance, on constate un penchant généralisé à la régression. L’insatisfaction produite par le fait de perdre sa vie à la virtualiser rend impossible ce qui était déjà improbable il y a un siècle, à savoir l’expérience de l’amour.

  4. La dégradation la plus notable de la formation subjective est la disparition du goût, accompagnée du relativisme idéologique le plus total. C’est en fait le symptôme le plus fort de l’amnésie spectaculaire : au moment même où le fonctionnalisme concentrationnaire a tout détruit, et tout banalisé, la possibilité même d’un jugement sur la qualité a été idéologiquement interdit.

  5. La cybernétisation du capitalisme marque également un nouveau cap dans son esthétisation. Comme d’autres trouvailles de l’art moderne, la revendication du « dépassement de l’art » a été récupérée, et même mise en pratique par le capitalisme lui-même. Mais, incapable de produire l’intensité poétique qui a fait le cœur de l’art moderne, il se contente d’un futurisme spéculatif, au sein duquel circulent toutes les autres tendances.
    Il promet par là l’avènement d’un royaume cybernéticien, et avec lui une fusion heureuse de l’humain et de la machine, qui ne viendra jamais.

V.

  1. La conscience révolutionnaire est intimement liée à la conscience poétique : le terme même indique le mouvement cosmique, le dynamisme vivant, donc la fugacité de la vie.

  2. La conscience poétique est la ligne de front révolutionnaire réelle : elle distingue ceux qui savent pourquoi ils veulent changer le monde, des contestataires radicaux qui accompagnent malgré tout ses évolutions présentes, ou qui nourrissent encore l’illusion de l’humaniser.

  3. L’art a été, pendant sa période moderne, le terrain des expérimentations poétiques les plus ambitieuses : sa première phase au XIXe a montré toute l’étendue de la libre production des conduites individuelles, l’ivresse de Rimbaud, Van Gogh et son chapeau chandelier peignant le vent dans la nuit, Hokusai parcourant le Japon pour dessiner et changeant de nom au gré des villes. Sa seconde phase au XXe, a conservé cet élément et l’a étendu grâce aux avant-gardes à l’échelle objective et collective. Ces groupes ont esquissé autant de civilisations potentielles, permises par un usage humain des avancées techniques industrielles.

  4. La première phase de l’art moderne a trouvé ses limites dans son admiration univoque de la nature, la seconde, elle, a globalement fétichisé la technique industrielle, au détriment du dynamisme vivant. Il s’agit à présent de produire un dépassement de ces deux tendances, en conservant l’échelle de transformation des avant-gardes, augmentée d’une conscience accrue de la solidarité matérielle. La cybernétique, en récupérant le fétichisme technique et la volonté de transformation globale soumise au rationalisme marchand, procède d’un dépassement inverse.

  5. Un des enjeux majeurs de la lutte révolutionnaire de ce siècle est de briser la dépossession de notre imaginaire, car l’imaginaire, disait André Breton, « est ce qui tend à devenir réel », mais il est aussi, selon Humpty Dumpty : « une mémoire qui anticipe. » Il s’agit de retrouver des ambitions dont le fondement soit irrécupérable, de renouer avec une capacité d’élaboration et de projection dans l’avenir.

  6. Un des principaux freins à l’élaboration d’un mouvement révolutionnaire actuel est la disposition subjective à la soumission et à la séparation, ainsi que le prolongement volontaire de cette soumission par l’entretien de désirs falsifiés. Mais ces désirs et cette falsification, tous deux réels, prennent appui sur des velléités authentiques, et la récupération intègre malgré elle un désir d’intensité qualitative qu’il s’agit de révéler.

  7. Les plus démunis de nos contemporains ont coutume de considérer le monde réel comme étant celui de la banalité de leur vie quotidienne colonisée, et le monde virtuel des simulations cybernétiques comme l’espace de leur réalisation : il s’agit de renverser ce paradoxe. Un imaginaire révolutionnaire conséquent passe nécessairement par une revalorisation du « fantastique réel de la vie », un dévoilement de sa plasticité fondamentale et de tous les possibles de sa transformation.

  8. C’est cet imaginaire qui permettra de concevoir la transformation de la technologie marchande issue du rationalisme, en technique organique, production d’une civilisation jouant de façon réciproque, et mutuellement vertueuse avec la nature. Cette civilisation pourra avoir comme versant unitaire une conscience de la commune vitalité, tout en libérant les moyens de production pour une multiplicité de redéfinitions du sens de la vie, et autant de formations collectives. De là, la vie pourra être consciemment vécue comme une aventure, avec tout ce que cela implique de migration ou de sédentarité, de rencontres, de conflictualités ouvertes et de divisions historiques.